À Bruz, le 8 mai est une date à double résonance : celle de la victoire de 1945, mais aussi celle d’un drame local, le bombardement de 1944. Pour perpétuer ce devoir de mémoire, la Ville, le 2ᵉ RMAT et leurs partenaires ont lancé un projet pédagogique : les Lettres collectives. Des élèves de CM1 et CM2 se sont glissés dans la peau d’enfants de l’époque, pour écrire l’Histoire à leur manière.
Une date, deux mémoires
Le 8 mai 1945 marque la fin de la Seconde Guerre mondiale en Europe. Jour de liesse et d’hommage aux résistants, aux soldats et aux victimes, il symbolise le retour à la paix. Mais à Bruz, cette date évoque aussi un épisode douloureux : le 8 mai 1944, la ville est frappée par des bombardements alliés, faisant 183 morts, dont 51 enfants, et détruisant de nombreuses habitations.
Entre recueillement et espérance, cette journée invite chacun à se souvenir… et à transmettre.
Un devoir de mémoire
Pour sensibiliser les jeunes générations, la Ville de Bruz, le 2ᵉ RMAT, l’association Les Amis du Boël et du Patrimoine Bruzois et le Souvenir Français ont imaginé un projet pédagogique : Les Lettres collectives.
6 classes de CM1 et CM2, publiques et privées, ont participé à ce travail de mémoire. Grâce à des ressources documentaires, des balades mémorielles et au témoignage de M. Connen, enfant survivant du bombardement, les élèves ont rédigé des lettres en se mettant à la place d’un jeune Bruzois de 1944 ou 1945.
L’objectif ? Comprendre l’Histoire locale, saisir l’importance de l’armistice de 1945 et prendre conscience du poids de la mémoire collective.
Découvrez les trois lettres lauréates :
Les lettres, étudiées par un jury, ont été évaluées sur leur justesse historique et leur qualité rédactionnelle. Un prix a été décerné aux trois meilleures productions lors de la cérémonie commémorative du 8 mai.
Louis Portin
4 Talstrasse
66 131 Sarrebruck
Allemagne
Bruz, le 2 juin 1945
Bonjour mon grand frère Louis,
Je t’écris cette lettre parce que j’ai besoin de racontons ce que nous avons vécu. J’ai encore peur parfois, surtout la nuit, quand je repense à tout ça.
Cela fait longtemps que je ne t’avais pas écrit car je n’avais pas de papier, ni de plume, ni d’encre.
J’espère que tu vas bien, que tu n’es pas trop épuisé et que tu n’as pas attrapé de maladies. Depuis ton départ pour le travail obligatoire en Allemagne, la vie est très difficile. Nous manquons de tout. J’accompagne souvent maman chez l’épicier et nous faisons la queue pendant parfois plus de 40 minutes. Quand c’est enfin notre tour, les étagères sont presque vides. Maman doit utiliser des tickets pour avoir un peu de farine ou du lait, mais j’ai fin la plupart du temps.
Le soir nous devons respecter un couvre-feu, alors nous restons enfermés à la maison et personne n’ose parler fort. Si on veut veiller un peu plus tard, je couvre les fenêtres et les portes de la maison avec des draps et des grands linges. Les Allemands circulent dans les rues de Bruz. Des officiers ont pris 3 chambres de notre maison, je dois dormir avec Suzanne, Émile et André. Papa et Maman dorment dans ta chambre maintenant.
Les officiers sont plutôt gentils avec nous. Il y en a un qui a un fils de mon âge, parfois il me donne des petits morceaux de chocolat. Toutes les semaines des avions survolent Bruz. Papa dit qu’ils vont vers Rennes. Les sirènes d’alarme retentissent toutes les semaines, mais on finit presque par ne plus y faire attention. Moi, j’ai peur. Malgré tout, je vais à l’école des garçons avec Paul et Roger, c’est Monsieur Lemonnier notre maître. Il y a un grand arbre dans la cour où nous jouons aux billes avec les copains. La mairie se trouve au-dessus de l’école, parfois le docteur Joly, le maire, vient nous parler : « Vous êtes jeunes mais vous avez un rôle important. Travaillez bien à l’école, soyez courageux et respectueux. Un jour la paix reviendra.
Travaillez bien à l’école, soyez courageux et respectueux. Ce jour-là, vous serez les hommes qui reconstruiront notre pays ». J’espère que c’est vrai ce qu’il nous dit et que la guerre va bientôt s’arrêter. La nuit du bombardement restera gravée dans ma mémoire. Le 7 mai 1944, j’ai fait ma communion. Oncle Marcel, tante Marie et les cousins Henri et Hélène sont venus de Rennes et de Nantes. C’était une belle journée joyeuse ; et nous avons mangé mon repas préféré : poulet rôti, pommes de terre, un peu de fromage et même un petit dessert sucré que tante Marie avait apporté. J’étais content de cette journée. Quand l’oncle Marcel, la tante Marie et les cousins sont partis, je suis allé me coucher vers 22h00. Mais en pleine nuit, à 22h45, papa m’a réveillé en urgence, il fallait fuir : des bombes tombaient sur nous. Papa, Suzanne, Émile et André sont sortis, moi j’ai voulu récupérer l’ours en peluche que tu m’avais donné avant de partir en Allemagne, je ne pouvais pas partir sans lui. Maman m’a attendu et cinq minutes plus tard, une deuxième vague de bombe a détruit la maison. Je me suis retrouvé sous les décombres avec maman. J’avais peur, c’était long, inconfortable, mais heureusement je n’étais pas blessé. Maman, elle, semblait souffrir. J’ai hurlé, j’ai appelé à l’aide, plusieurs fois, nous sommes restés des heures dans le noir, sans savoir si quelqu’un allait nous retrouver. J’ai pensé que nous allions mourir. Finalement, des hommes sont venus nous aider, dégageant lentement les pierres du mur du côté de la cuisine.
Quand le jour s’est levé, on a enfin réussi à sortir, mais ce que nous avons vu était horrible : presque toutes les maisons étaient détruites, l’église était en ruines, la cloche au sol, il y avait de la poussière et des incendies partout. Les pompiers de Chartres, de Guichen, et de Rennes essayaient de faire avancer leurs pompes, mais les rues étaient bloquées par les débris. Les gens pleuraient, criaient et cherchaient des membres de leur famille. J’étais en pyjama, pieds nus, j’avais froid. J’étais simplement égratigné. Mais quand le docteur Bélliard a examiné maman, il a dit qu’elle avait le bras brisé et une commotion cérébrale. Je ne comprenais pas ce que ça voulait dire et je pleurais parce que ça avait l’air grave. On a emmené maman sur un brancard vers l’hôpital de Rennes. Je n’oublierai jamais que le docteur Bélliard venait d’apprendre la mort de sa femme et de ses quatre enfants, mais il a continué malgré tout à soigner les blessés tout la nuit et le jour qui a suivi.
Pendant que j’attendais le retour de papa, Monsieur Allbert, notre voisin, s’est occupé de moi. Enfin, papa, Suzanne, Émile et André sont arrivés : nous étions tous sains et saufs. C’est là que j’ai appris qu’il y avait beaucoup de morts à Bruz : le docteur Joly était mort en voulant aider ses voisins. Son adjoint et sa femme étaient morts eux aussi. Trois de mes copains étaient morts dans les incendies. Notre maison était réduite en ruines. J’ai pleuré, nos frères et notre sœur aussi. Papa nous a emmenés plus loin. Puisque notre maison était détruite, nous avons dû aller vivre dans une ferme.
Les gens n’étaient pas très gentils mais je les comprends parce qu’ils n’avaient pas le choix de nous loger et de nourrir alors qu’ils avaient déjà 9 enfants. On dormait dans la grange, sur la paille, ce n’était pas très agréable. On devait s’occuper des tâches ménagères et des travaux de la ferme : traire les vaches, nettoyer les enclos des animaux, ramasser les légumes… Papa ne pouvait plus travailler à la scierie car elle avait été entièrement bombardée, alors il travaillait à la ferme mais je voyais bien qu’il n’aimait pas ça.
Nous avons appris plus tard que ce sont des avions anglais qui avaient bombardés Bruz alors qu’ils voulaient nous aider en visant un dépôt de munitions allemand. En 25 minutes, 850 bombes de 250 kg chacune sont tombées sur la ville. Seules quatre maisons n’ont pas été détruites. Presque toutes les familles ont perdu quelqu’un : les Leclerc, les Crochu, Monsieur et Madame Boulange.
Au total, il y a eu 183 morts et 600 sinistrés. Ici les adultes expliquent que les avions anglais ne voulaient pas détruire notre ville, que c’était une erreur. Alors, même si nous avons beaucoup souffert, on ne veut pas être en colère contre eux. Ils disent aussi qu’il ne faut pas garder la haine contre les allemands, parce que cela ne ferait que recommencer la guerre. Après le bombardement, la vie était encore plus dure. Je me demandais souvent pourquoi il y avait la guerre. L’école était détruite et nous n’avons pas pu y retourner avant le mois d’octobre. Nous étions moins d’enfants, beaucoup avaient disparu. Heureusement, j’ai retrouvé mes copains Paul, Roger et Jean-Yves. Monsieur Lemonnier nous a fait classe dans la baraque en bois, il faisait froid l’hiver et très chaud l’été, il y avait des fuites d’eau quand il pleuvrait. Nous devions marcher sept kilomètres chaque matin et chaque soir. Maman est restée trois mois à l’hôpital.
Quand elle est revenue, j’étais tellement heureux de la retrouver ! Elle n’a jamais parlé de cette nuit-là, elle n’y arrive pas. Quant aux Allemands, ils sont tous partis, ils n’ont subi aucun dégât, le dépôt de munitions que les anglais visaient n’a même pas été touché. Petit à petit, les rues ont été dégagées à Bruz, on a construit des baraques en bois pour les gens qui n’avaient ni maison, ni famille pour les loger.
Papa avait caché la radio dans l’armoire. Depuis plusieurs semaines, il l’écoutait souvent. Enfin, le 8 mai 1945, nous avons entendu à la radio que la guerre était finie. La joie était immense. Nos voisins se sont regroupés, ils ont chanté et partagé ce qu’ils avaient pour fêter la fin de la guerre. Pour la première fois depuis des années, j’ai senti que l’avenir pouvait être meilleur.
Ce qui me touche le plus, c’est que cette paix n’est pas seulement pour notre ville ou pour la France. À la radio, ils parlent de l’Europe : de pays qu’ils veulent travailler ensemble pour que les guerres ne recommencent jamais. Je veux croire que ce futur existe. Je ferme les yeux et j’imagine un monde où nous pourrons étudier, joueur, grandir sans peur, où la guerre ne sera plus qu’un souvenir raconté dans les livres. J’espère que tu vas vite rentrer chez nous, mon frère. La guerre nous a pris beaucoup, mais elle ne nous a pas pris notre espoir.
Avec toute mon affection,
Pierre
PS : Je t’ai fait un dessin dans la nuit du bombardement.

8 mai 1945,
Ma chère Michelle,
Déjà un an que tu nous as quitté. Tu me manques terriblement, je ne peux toujours pas me résigner au fait que tu ne sois plus là. Je nous revois encore jouer aux billes, à la corde à sauter, à tous ces jeux qui nous amusait tellement tous les deux. Ton rire résonne encore en moi !
Il n’y a pas un jour où je ne pense pas à se terrible drame qui t’a coûté la vie et nous a séparé à jamais. Quelle idée as-tu eu de retourner dans ta maison chercher ton chat croquette, pourquoi ? Mais en même temps qui aurait pu imaginer un second bombardement…
Aujourd’hui, je t’écris cette lettre à toi mon amie, pour t’annoncer une grande nouvelle. La fin de la guerre a été annoncée et l’armistice signée. Tu aurais été tellement heureuse de partager ce moment historique avec moi et tous les bruzois.
Ici, la vie reprend doucement son court, la reconstruction de Bruz va prendre de nombreuses années, mais ta maison est une des premières sur la liste pour être reconstruite.
Ma famille et moi avons été relogé dans une famille peu sympathique à Bourg des Comptes. Nos amis Jacques et Claude ont eu de la chance, une baraque en bois leur a été construite à côté de ta maison.
Malgré ce drame, maman m’oblige toujours à aller à l’école et faire mes devoirs mais je m’ennuie tellement sans toi.
Je vais souvent voir ta maman qui me fait ces biscuits au caramel que nous dévorions après les parties de billes. Elle essaye de sourire quand je suis là mais je vois bien que plus rien ne sera jamais pareil pour elle.
Aujourd’hui, en ce jour de paix, je vais te déposer cette lettre et une rose sur ta tombe. Chose que je ferai tous les 8 mai désormais…
Ma Michelle, la France est enfin libre et j’espère en paix comme toi là où tu te trouves actuellement.
Je pense fort à toi, tout le monde pense à toi.
Amicalement,
Ton Jean.
M. Charles CAVET
26 rue du Mimosa
06300 NICE
Mlle Anna VERSABAT
15 rue des bleuets
35170 Bruz
Mon cher Charles,
Je voulais prendre de tes nouvelles car il s’est passé du temps depuis notre dernier repas en famille, je t’envoie cette lettre car c’est bientôt le 8 mai et j’ai plein de chose à te raconter.
À l’occasion d’un projet au collège, j’ai rencontré un homme âgé de 91 ans, qui s’appelle Monsieur Connen, qui a vécu le bombardement de Bruz le 8 mai 1944. Je vais t’expliquer ce qu’il nous a raconté.
Mets-toi à sa place, il avait 8 ans et c’était le jour de sa communion. Il avait des membres de sa famille qui étaient invités pour l’événement. C’était une journée joyeux tous ensemble. Comme tous les soirs, il y avait le couvre-feu à respecter. Tout à basculer à 23h45, les aviateurs anglais voulaient bombarder la base de St-Jacques, où décollaient les avions allemands.
Mais avec le couvre-feu, il n’y avait pas de lumières, on ne voyait rien et la météo était mauvaise. Malheureusement, sans savoir où était la base, les Anglais ont largué les bombes sur Bruz. Essaye de deviner le nombre de morts : 183 dont 51 enfants, c’est terrifiant ! Plus de 600 blessés et à peu près 860 bombes sont tombées dans le bourg et presque toutes les maisons aux alentours d’un kilomètre de l’église ont été détruites.
C’est affreux, et horrible ! Depuis ce jour, Bruz est surnommée « Bruz la Martyr » et à chaque commémoration, nous célébrons ce moment tragique.
À ce propos, la commémoration c’est aussi l’Armistice de la Seconde guerre Mondiale qui eut lieu le 8 mai 1945. Ce n’est pas une date seulement pour Bruz et la France mais pour le monde entier, car c’est la fin de la Seconde guerre mondiale. C’est à partir de ce jour que la paix s’est rétablie et l’espoir de chaque famille est revenu. Peut-être l’as-tu appris à l’école, cette guerre qui a duré 6 ans, de 1939 à 1945, a été la plus dévastatrice. On dit qu’elle a fait plus de 50 millions de morts dans les deux camps dont deux tiers sont des civiles. D’ailleurs, te souviens-tu des pays ennemis ? Il y avait la triple Alliance c’est-à-dire l’Allemagne, l’Italie et l’Autriche-Hongrie et la triple Entente qui comprenait la France, la Russie et le Royaume-Unis. Devine qui nous a sauvé ? Les Américains, les Canadiens et les Anglais. Plus de 162 000 soldats sont venus nous soutenir lors du débarquement qui s’est déroulé sur les côtes de Normandie. Mais des hommes courageux comme Charles de Gaulle, Général français, ont appelé à la Résistance. À Bruz, il y avait aussi des résistants : François Joly, Andrée Récipon, Jules Tricault, Émile Gernigon et bien d’autres… C’est pour cela que des rues bruzoises portent leur nom en souvenir de leur bravoure.
Résister pour défendre cette paix, quel courage il a fallu !
Quelle chance nous avons de vivre en paix, pouvoir se promener sans crainte, d’être libre et bien chez-soi ! Je pense qu’il est important de se souvenir, de commémorer cet événement pour continuer à vivre ensemble au mieux et continuer à s’aimer même si on est différents. Pour ne pas que cela recommence.
Pourras-tu me rejoindre à la commoration de Bruz ? Je pourrais te faire visiter les rues. N’oublie pas de prendre ton billet de train à la gare.
Bisous de la cousine chérie.
PS1 : Ne fais pas attention aux fautes d’orthographe.
PS2 : J’attends de tes nouvelles.
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Mlle Anna VERSABAT
15 rue des bleuets
35170 Bruz
Nice, le 07 avril 2026
Ma Chère Anna,
C’était sympa que tu m’écrives une lettre et grâce à toi j’ai appris plein de choses. J’ai hâte de venir te voir pour que tu ne montres toutes les rues dont tu m’as parlé dans ta lettre.
J’ai pris mon billet de train pour Bruz. J’arrive à 23h45 à la gare le jeudi 7 mai. Je suis content de partager ce moment avec toi.
Savais-tu que Nice était en Zone Libre et plein de juifs sont venus s’y réfugier car il n’y avait pas d’Allemands dans la région. Le meilleur ami de notre arrière-grand-père était juif. Tu vois moi aussi ma région peut nous apprendre plein de choses.
PS : Pourras-tu venir en juillet aux vacances d’été ?
L’office de tourisme propose un circuit mémoriel à Nice.
Je t’embrasse,
À très vite,
Ton petit cousin, Charles